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La griffe du léopard - Page 9

  • Les six heures de «Karamay» valent bien un Léopard d’Or

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    «Six heures c’est trop, je ne tiendrais jamais, même avec un entracte»…  La longueur du documentaire du Chinois XU Xin rebute plus d’un festivalier, y compris les critiques. Du coup, ces derniers ne se sont pas bousculés au portillon pour la projection de presse, qui en a vu par ailleurs beaucoup ne cesser d’aller et venir dans la salle. Pourtant les six heures de Karamay pourraient mener son auteur tout droit au Léopard d’Or. Surtout face à des prétendants bien moins sérieux côté fiction.

     Son film en forme de réquisitoire, aussi puissant que bouleversant, revient sur une terrible tragédie qui s’est déroulée en Chine le 8 décembre 1994 à Karamay, une ville construite de toutes pièces il y a 50 ans, suite à la découverte de pétrole dans la région. Ce jour-là, huit cents professeurs et écoliers, ces derniers triés sur le volet, l’élite, la crème de leurs différentes classes, donnaient leur spectacle annuel de chant et de danse au Palais de l’amitié devant les représentants officiels de l’éducation, lorsque soudain la scène prit feu.

     Les élèves furent alors sommés de demeurer assis pour que les VIP locaux puissent sortir les premiers. Tous survécurent, tandis que 323 personnes périssaient dans les flammes, dont 288 enfants de 6 à 14 ans, piétinés, asphyxiés, brûlés. Mais immédiatement, le gouvernement s’employait à enterrer l’affaire, muselant les médias en censurant l’information.

     Professeur dans un collège à l’époque, Xu Xin avait malgré tout entendu parler de ce drame car des bruits circulaient. Treize ans plus tard, en 2007, il décidait de donner la parole aux parents des victimes. Leurs témoignages poignants en noir et blanc sont entrecoupés de vidéos en couleur de la catastrophe, de scènes du spectacle avant le déclenchement du feu, d’images télévisées édifiantes.

     Au fil de ce documentaire monumental, ceux qui, surmontant leur crainte de l’autorité, ont eu le courage de s’exprimer devant la caméra crient leur chagrin, leur impuissance, leur frustration, leur douleur qui ne s’apaise pas. Une souffrance qui va au contraire croissant au fur et à mesure de la progression du film. Mêlée de colère, de violente critique contre le gouvernement et le parti.

     Marqués à vie, se qualifiant parfois de personnes désormais  anormales et déséquilibrées,  ils veulent surtout savoir pourquoi leur enfant a perdu la vie. Poussés par une soif de justice, ils demandent la réouverture de l’enquête, une vraie punition pour les responsables et le droit au statut de martyrs pour les disparus.

     Car si au début ils ont cru à un déplorable accident, petit à petit  ils se sont rendu compte de ce qu’il y avait derrière: des manquements monstrueux et coupables à une sécurité  élémentaire. Evidents à tant de niveaux qu’un parent, dans un témoignage qui n’engage évidemment que lui, n’hésite pas à parler de crime prémédité. Fustigeant au passage le peuple chinois. «Nous sommes pauvres, ignorants et malades depuis longtemps. C’est notre tragédie. Nous sommes une race égoïste. Mieux vaut  une vie misérable qu’une mort honorable. Face au danger, nous nous révélons sous notre vrai jour… »

     Tout cela méritait bien un développement de six heures. Et encore le réalisateur pensait-il à 12 heures, un temps à son avis convenable pour un tel sujet. Il a finalement renoncé face aux coûts de production et aux problèmes de distribution.

    Précisons enfin, même si ce n'est pas une surprise, que Karamay est interdit en Chine. Quant à XU Xin, interrogé sur les pressions ou les menaces dont il aurait pu faire l'objet, il a déclaré ne pas avoir été inquiété pour l'instant.

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  • Entre compétition et Piazza, c'est la soupe à la grimace

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     A mi-parcours, le festivalier renâcle. Et pour cause. En dépit de quelques éclats de grâce et de beauté, on navigue entre le cul et l’ennui à Locarno. Quand on n’a pas droit aux deux.

    Certes le sexe peut séduire. Par exemple chez Benoît Jacquot, qui a ouvert les feu sur la Piazza Grande avec Au fond des bois. Tombée sous l’emprise mentale d’un vagabond pouilleux une jeune file le suit dans la forêt où elle se fait violer. Mais le cinéaste évite la complaisance en surfant sur ce fait divers datant de 1865. En revanche, si Olivier Père garde le cap côté compétition, il s'est montré nettement plus hard avec le porno gay gore de Bruce LaBruce L.A. Zombie. Où une grotesque créature hypermoche sortie des eaux se mue en thérapeute de choc, baisant  frénétiquement des cadavres pour les ressusciter.

    En vedette donc, François Sagat, spécialiste du X. Apparemment conquis par les dons cinématographiques du monsieur, le nouveau boss n’a pas hésité à placer, toujours en concours, Homme au bain de Christophe Honoré. Permettant ainsi à l’acteur, bodybuilder aussi large que haut, d’exhiber également ses charmes dans ce film de garçons à la libido déchaînée, tourné entre la France et  New York. Ce qui n’a pas empêché Chiara Mastroianni de vouloir s’imposer dans l’histoire. Du coup elle joue les utilités. Sinon l’appât pour les spectateurs. A venir, pour équilibrer les choses, le troisième long métrage d’Isild Le Besco, Heroïne abusée chez Jacquot, l’égérie du réalisateur entraîne un trio lesbien dans les bas-fonds .

    Les neuf autres prétendants au Léopard d’Or vus jusqu’ici se montrent plus réservés sur la question, mais souvent tout aussi plombants  Autant dès lors, bien qu’ils ne méritent pas de mettre le fauve en cage, évoquer les deux ou trois qui émergent de la grisaille. A l’image de Womb du Hongrois Benedek Fliegauf, abordant avec intelligence l’épineux thème du clonage. On peut aussi parler de Im Alter von Ellen de l’Allemande Pia Marais, qui voit une femme en rupture chercher une nouvelle place dans la société.

    Ou pourquoi pas La petite chambre, des réalisatrices lausannoises Stéphanie Chuat et Véronique Reymond, qui ont eu la chance de travailler avec Michel Bouquet et dont on aura l’occasion de reparler. De son côté, le public  s’est paraît-il entiché de Pietro, de l'Italien Daniele Gaglianome. Son film nous raconte l’Italie berlusconienne sinistrée, à travers le quotidien sordide de deux frères banlieusards, dont l’un est attardé mental et l’autre drogué.

     Et ce n’est pas beaucoup moins indigeste, sur la Piazza. L’Islandaise Valdis Oskardottir nous a proposé une comédie noire aussi lourdingue qu’outrancière sur fond de crise économique, tandis que les Américains Mark et Jay Duplass sondaient les vilaines intentions de Cyrus, amoureux de sa maman et déterminé à lui pourrir sa relation avec son nouveau compagnon. De son côté le Français Cédric Anger a concocté L'avocat, un polar en forme de téléfilm, au casting d’enfer (Benoît Magimel, Gilbert Melki, Erica Caravaca) mais au scénario plus troué qu’un morceau d’Emmental. Et dire qu’il était journaliste aux Cahiers du cinéma !

    Bref, autant dire que ça ne rigole pas tous les jours à Locarno. Mais remarquez, à quelque chose malheur est toujours bon. Alors que la rétrospective Ernst Lubitsch peinait à démarrer, la salle affichait complet  dimanche. Dur, dur de régater avec Ninotchka.

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  • Jeanne Balibar à la dérive dans "Im Alter von Ellen"

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    Hôtesse de l’air, Ellen ne cesse de parcourir le monde dans des voyages qui ne la mènent nulle part. A l’image d’une existence toute tracée, sans intérêt et de relations aussi décevantes qu’insatisfaisantes. Et puis un jour, victime d’une crise de panique alors que son avion et sur le point de décoller de l’aéroport de Maputo, elle redescend soudain de l’appareil.

    Un geste symbolique dans la mesure où, en traversant la piste, elle se rend compte qu’elle va tout envoyer promener et se donner une chance de s’ouvrir à autre chose, de rencontrer d’autres gens, de vivre d’autres expériences. Après quelques errances, elle se joint d’abord à un groupe de jeunes défenseurs de la cause animale, avant de se retrouver au Mozambique.

    Même si l'oeuvre en lice pour le Léopard d'Or ne tient pas toutes ses promesses, il y a de la grâce et du talent dans Im Alter von Ellen, deuxième long-métrage de la réalisatrice allemande Pia Marais. Qui, après avoir longuement et vainement cherché une interprète dans son pays, s’est tournée vers Jeanne Balibar. Admirative du travail de Pia Marais, la comédienne française n’a pas hésité et du coup tient son premier rôle à l’écran dans la langue de Goethe.

    Une expérience dont elle se sort parfaitement pour l’avoir déjà fait deux fois au théâtre. «Cela m’amuse de jouer dans une langue qui n’est pas la mienne. Il est vrai qu'au cinéma c'est plus difficile parce qu’il faut comprendre tout de suite ce que disent les gens».

    Jeanne Balibar ne s’intéresse pas particulièrement aux animaux. «En tout cas je n’irais pas jusqu’à militer pour eux. En ce qui concerne le militantisme en général, c’est différent. J’ai vu arriver le sida et j’ai fréquenté des gens d’Act Up, qui ont la même approche que celle des activistes dans le film ».

    Mais la comédienne a évidemment surtout été attirée par le caractère d’Ellen, qui se trouve à un point de déséquilibre. C’est une figure émouvante, très présente dans l’histoire du cinéma. Je pense par exemple à Wanda, de Barbara Loden, Une femme sous influence de Cassavetes, Sue Lost In Manhattan, d’Amos Kollek. C’est très excitant de jouer... ou de ne pas jouer ce genre de personnage à la dérive».

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  • Pour Chiara Mastroianni, le cinéma c’est presque plus la vie que la vie

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    Présente à Locarno dans deux films de Christophe Honoré, Homme au bain  l’un des prétendants au Léopard d’Or et Non ma fille tu n’iras pas danser dans la section Premi Speciali, Chiara Mastroianni  a aussi reçu vendredi soir, sur la Piazza, L’Excellence Award  Moët et Chandon. Un prix qui la gêne horriblement. «Quand j’ai vu la liste je me suis sentie coupable d’imposture», dit-elle avec modestie lors de la conférence de presse organisée par le directeur Olivier Père. Un admirateur de la fille du grand Marcello et de la belle Catherine Deneuve.   

    Des parents célèbres, mais classiques

    Charmante, Chiara parle avec un plaisir évident  de ses illustres parents. «Ils étaient plus classiques que leurs personnages et ils m’ont assez strictement élevée. J’ai eu une enfance raisonnable. Au lit à l’heure et pas de champagne à six ans…». Evoquant les films de son père, elle trouve que c’est une chance de pouvoir les revoir.  «Je les adore au-delà du fait qu’il joue dedans. Pour moi c’est vraiment un acteur»

    La jeune femme avoue aussi sa folle passion pour le cinéma. «Jouer c’est génial, comme entrer dans une autre dimension. C’est presque plus la vie que la vie. Cela me transporte tellement que j’ai de la peine à considérer ce métier comme un travail».

    Pourtant, contrairement à ce qu’on imagine, elle ne voulait pas être actrice très jeune. «C’est venu petit à petit. Ma mère, une cinéphile, m’a montré beaucoup de vieux films américains et italiens. Même si cela fait un peu cucul la praline de le dire, cela m’a ouvert  à un monde merveilleux. Mais comme je suis lente, le moment décisif, pour moi, fut la rencontre avec Melvil Poupaud, un copain d’école. Il m’a donné l’impulsion lors du bac ».

    Révélée par Xavier Beauvois

    Si son père était content qu’elle se lance dans la carrière, sa mère, inquiète, a plutôt cherché à l’en dissuader. «En même temps, elle est la première responsable. Elle m’a mis le pied à l’étrier en me laissant découvrir tous ces films. Donc il a bien fallu qu’elle se fasse à cette idée. Mère et fille se retrouvent dans Ma saison préférée, d’André Téchiné. «C’est ma première expérience auprès d’elle, mais nous n’avions pas de scènes ensemble. Le jeu à deux est venu plus tard. Dans Conte de Noël, où je suis sa belle-fille et où on se déteste».

    Chiara a beaucoup  travaillé avec de jeunes cinéastes, comme Arnaud Depleschin ou Xavier  Beauvois qui l’a révélée dans N’oublie pas que tu vas mourir, ainsi qu’avec des  grands, à l’image de Xavier Ruiz ou Manoel de Oliveira, qui l’a rendue célèbre avec «La lettre».  Heureusement qu’il y avait eu Xavier avant. J’ai toujours un peu mal au ventre au tournage et il a une façon de diriger très libératrice. Cela m’a énormément aidée, car  Manoel est terriblement exigeant. Il compose un tableau. Avec lui c’est se retrouver sur une autre planète Il est également d’une extrême précision, ce qui a contribué à m structurer.

    Presque toujours choisie

    Pour Chiara, ce sont les metteurs en scène qui font tout. «J’ai eu de la chance  à ce niveau-là". Et elle a presque toujours été choisie . «Avec Melvil, on a écrit une longue lettre à Coppola, mais on ne l’a jamais envoyée. Et j’ai sollicité deux réalisateurs. L’un c’était Vincent Paronnaud pour Persépolis. Comme c’était un dessin animé, je me suis montrée moins pudique. L’autre c’est Christophe Honoré pour Homme au bain.  Après Non ma fille tu n’iras pas danser,  j’ai appris qu’il avait un autre projet dont il ne m’avait pas parlé parce que c’était un film de garçons. Mais je l’ai persuadé qu’il avait besoin d’une femme. Cela dit, il faut se méfier des familles au cinéma. Cela peut vous rendre possessif des deux côtés».

    Côté envie enfin,  la comédienne, qui en dépit de son ascendance italienne, a toujours travaillé en France à l’exception d’un long-métrage avec Francesca Comencini, adorerait faire un film d’horreur avec Dario Argento.

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  • "L.A.Zombie" en compétition à Locarno, juste parce qu'il le vaut bien...

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     Epineuse question existentielle, Olivier Père se moquerait-il ? Si je m’interroge, c’est parce qu’il a prétendu  n’avoir pas songé une minute à une éventuelle provocation et  donc sélectionné «L.A.Zombie» uniquement sur ses qualités artistiques. Après l’avoir vu, le doute n’est plus permis. Déjà après son bannissement du festival  de Melbourne, j’avais du mal à croire cette histoire. N’était-ce que par le ravissement de son réalisateur frétillant d’aise à l’idée de la publicité que cette interdiction allait lui faire pour Locarno, puis pour Toronto cet automne.

     A  propos de cette censure évidemment stupide, je me demande juste en passant pourquoi le Bureau australien de classification des films et de la littérature a cru bon de se justifier en disant que l’opus de Bruce La Bruce était «aux limites du porno».Elles  me paraissent pourtant  franchies. Olivier Père a  beau raconter qu’il s’agit d’un métrage d’art qui joue avec l’esthétique  des films d’horreur et du cinéma gay, c’est quand même un porno gore homo. Même si, outrageusement fabriqué, il en devient ridicule.

     La  chose, à peu près sans paroles heureusement, montre  une étrange créature  à la libido exacerbée  émergeant de l’océan sexe au vent, et qui se met à fouiller les blessures des morts de son immonde queue fourchue. Pour les arroser ensuite d’une semence tout aussi répugnante. Car c’est  un zombie compatissant. En réalité, il veut les ramener les malheureux à la vie. A commencer par un surfer victime d’un accident de voiture.

     Puis, traînant dans les endroits glauques de Los Angeles et se confondant avec un SDF schizophrène, notre zombie  tente de ressusciter un criminel en col blanc, un violeur, un drogué et un groupe de stars du X toxicomanes. Avant d’aller, fatigué des  dures réalités de la Cité des Anges, creuser une tombe dans un cimetière. Le tout sur fond d’hémoglobine et avec, dans le rôle principal, l’acteur de porno français François Sagat. Que l’on verra également aux côtés de Chiara Mastroianni dans « Homme au bain » de Christophe Honoré.

     Certes, tous les goûts étant dans la nature,  «L.A..Zombie» offre un intérêt pour les amateurs du genre qui y voient de la beauté visuelle et une certaine poésie. Mais le perturbant dans l’affaire reste, alors qu’il aurait pu par exemple faire l’objet d’un événement spécial, sa place en compétition. D’autant qu’il ne bénéficie pas du même traitement que les autres films en concours, montrés l’après-midi au FEVI, qui compte quelque 2500 places. Mais, celui-ci, interdit aux moins de dix-huit ans, a été projeté jeudi soir à 23 heures et le sera ce soir à 21 heures. Dans des petites salles de surcroît. Cherchez l’erreur. En effet quel dommage de priver une bonne partie du public d’un tel chef d’œuvre!

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  • La grande foule de la Piazza suit Benoît Jacquot au fond des bois

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    La grande foule de la Piazza suit Benoît Jacquot au fond des fois

    Ouverture mercredi soir sur la Piazza Grande du 63e Festival de Locarno, avec «Au fond des bois» de Benoît Jacquot et en présence de Doris Leuthard. Une première pour un président de la Confédération. En l’occurrence une présidente qui, paraît-il, n’est pas restée longtemps. Mais peu importe…

    Le nouveau directeur Olivier Père n’avait pas choisi la facilité en misant sur le cinéaste français. Son film en costumes nous plonge dans le Midi de la France en 1865. Il raconte l’étrange périple de l’évanescente Joséphine, beauté blonde de bonne famille envoûtée et violée par Timothée (Nahuel Perez Biscayart), un vagabond de passage pouilleux aux dents gâtées, qui exécute de curieux tours de magie.

    Sous  son emprise, bien qu’il la dégoûte et l’effraie, Joséphine le suit dans les bois où il continue à abuser d’elle jusqu’à ce qu’il soit arrêté et traduit en justice. Ce film signe la quatrième collaboration entre Benoît Jacquot et Isild Le Besco, excellente dans le rôle et qui sera par ailleurs prétendante au Léopard d’Or avec  son propre long-métrage «Bas-Fonds». On aura l’occasion d’en reparler.
    «Au fond des bois» tire son origine d’un authentique fait divers paru dans «Libération», nous révèle Benoît Jacquot, rencontré à Locarno. «Je suis tombé par hasard sur une chronique tenue par une historienne de droit, qui exposait chaque semaine un cas qui avait fait jusrisprudence. Celui-ci  a donné lieu à ce qu’on a appelé un crime d’emprise mentale. Il m’a branché immédiatement. J’ai  vu tout de suite ce que j'allais faire. Les scènes se déroulaient  sous mes yeux. Et à partir de cette chronique, j’ai eu accès aux archives du procès, pour étoffer mon intrigue».

    -Une drôle d’histoire où se mêlent le sentiment amoureux,  la passion, l’érotisme, le fantastique, le  drame historique, le tout largement pimenté de sado-masochisme.

    -On peut le dire. Qui fait souffrir, qui subit, qui consent, qui  aime, qui domine? Au bout du compte, les choses se résolvent dans une sorte de lien inoubliable, avec la naissance d’un bébé. Mais ça, c’est de la fiction.

    -A l’occasion du procès, Joséphine insiste sur l’envoûtement dont elle a été victime, notamment pour se protéger. De son côté Timothée lui donne raison, ce qui renforce son pouvoir. Mais qu’en est-il réellement de cette léthargie hypnotique ?

    -Au départ, Joséphine a besoin d’affirmer qu’elle a été envoûtée. Puis elle arrive à un point où elle décide de faire ce qu’elle veut. C’est d’une ambiguïté totale, celle de tout un chacun, qui se manifeste le plus fortement  dans la passion amoureuse. Il s’agit aussi du portrait d’une jeune femme apprenant d’elle-même ce qu’elle connaît déjà. Dans cette histoire que j’ai réinventée, elle s’est fait faire un enfant à l’œil, si j’ose dire. Et son mari ne la touchera jamais.

    -A ce propos, lors de «L’intouchable», vous disiez  qu’il s’agissait d’une sorte de rapt d’Isild, pour l’emmener en Inde. Y a-t-il un rapport? Parce qu’en somme il existe une forme d’enlèvement dans «Au fond des bois».

    -Maintenant que vous m’y faites penser, l’enlèvement me mobilise dans tous les sens du terme. S’échapper, partir, sortir de soi-même, ça me fascine. C’est à la fois romantique et érotique. Un fantasme féminin quasi universel. Toutes les femmes rêvent d’être enlevées…

    -Quelle  place pour ce dernier-né dans votre filmographie?

    -Particulière. Il  est très proche,  très personnel. Sur les dix-huit que j’ai réalisés, il appartient aux deux ou trois que j’avais absolument besoin de tourner. J’aurais souffert si  je n’avais pas pu, car c’est l’un de ceux auquel je tiens le plus jusqu’à présent

    -C’est également le quatrième avec Isild Le Besco. L’une de vos actrices fétiches, comme Isabelle Huppert.

    -Effectivement. Mais  il se peut que ce soit le dernier. Pourquoi ? Parce que c’est comme ça. Je crois que nous avons fait le tour tous les deux.

    -Et avec Isabelle Huppert ?

    -Non, il y en aura d’autres. Ce n’est pas du tout pareil. Isabelle et moi sommes comme frère et sœur. On vit une espèce d’inceste.

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  • Père après Maire, tout nouveau tout beau

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     On n’a encore rien vu, mais il a déjà une sacré cote, Olivier Père, le nouveau directeur artistique de Locarno. Pour le président Marco Solari, "il respire le cinéma". Non seulement il vaut mieux en l’occurrence, mais on dirait presque que ce n’était pas le cas de ses prédécesseurs, le «prince» Marco Müller, la «volcanique» Irene Bignardi, ou la «force tranquille» Frédéric Maire, comme les appelle le big boss...

     

    Côté médias, c’est tout aussi élogieux. A peine pointent ici et là quelques réserves. Rassurez-vous, c’est pour mieux les balayer. Il faut reconnaître qu’Olivier Père a du répondant. Ancien ponte de la Quinzaine cannoise des réalisateurs, ce n’est pas rien. Alors tout ce qu’il a décidé paraît bien aux yeux de ceux qui en parlent. Comme par exemple le nombre de films revu à la baisse, ou une plaquette en papier recyclable réduite de moitié. Ainsi que  les informations qu’elle contient…

     

    J’ai aussi noté un tapis rouge menant aux studios radio, pour accueillir les célébrités. Le sélectionneur apprécie en effet le côté glamour dans le septième art. Mais Locarno n’étant ni Cannes, ni Venise, ni Berlin, il faudra en gros se contenter de Chiara Mastroianni, de Melvil Poupaud et de Jeanne Balibar.

     

    Mais évoquons plutôt la pellicule. La touche Père, ai-je lu, c’est de poursuivre un travail de découvertes, de revenir en somme «aux racines du festival» en misant sur une édition «jeune et revigorante». On lui prête également des choix radicaux et audacieux. Avec notamment, en compétition, LA. Zombie de Bruce LaBruce qui avait été banni au Festival de Melbourne parce que jugé limite porno par la censure australienne. Ainsi qu’un documentaire chinois maousse de six heures.

     

    Par ailleurs quelques films de la fameuse Piazza Grande sont en principe interdits aux moins de dix-huit ans. Tout ça pour faire polémique? Car on le sait la controverse fait jaser. Et donc causer du festival tessinois. Propos oiseux qui font hausser les épaules du responsable. Seule compte pour lui la qualité des œuvres.

     

    Il n’empêche que ça devrait rameuter les foules. Quoi qu’il en soit, on se réjouit de participer au tour du monde cinématographique concocté par Olivier Père, composé d’une vingtaine de premières œuvres et d’une quarantaine de premières mondiales, toutes sections confondues, allant du policier à l’expérimental en passant par le fantastique, la science-fiction, la comédie ou le mélodrame. Avec une forte présence roumaine, balkanique, scandinave, américaine, asiatique.

     

    Sans oublier une place centrale et primordiale accordée au cinéma helvétique. Une place qu’il «mérite dans le plus grand festival suisse». Avec par exemple deux films dans un concours qui en compte dix-huit. Sans en oublier plein d'autres ailleurs, le Lausannois Lionel Baier dans le jury, ainsi que des hommages, notamment à Alain Tanner qui recevra un Léopard d’Or. Bref, de quoi se faire drôlement bien voir.

     

    Reste à juger tout cela sur pièce. Mais une chose est sûre. Olivier Père a mis dans le mille avec Ernst Lubitsch. Cinquante-deux films au menu de cette rétrospective consacrée au maître de la comédie, devenu avec le parlant l’une des gloires de Hollywood. Dont des chefs d’œuvre comme To be Or Not To Be et Ninotchka. Mais c’est surtout son travail antérieur, alors qu’il était encore en Allemagne, qui sera mis en évidence à Locarno. Alors s’il n’y avait qu’une raison de venir au Tessin, ce serait celle-ci.

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  • Chinois, le Léopard d'Or

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    Bonjour l’ambiance à la traditionnelle conférence de presse pour annoncer les gagnants de 2009! D’où un palmarès balancé à la va vite, avec certains jurés qui faisaient carrément la gueule. Une prestation médiocre et peu glamour, à l’image en somme de la dernière édition du directeur Frédéric Maire, qui cède sa place à Olivier Père.

      

    Heureusement en tout cas que je n’avais pas parié mes économies sur les lauréats de ce 62e festival, j’aurais dû rentrer en stop à Genève! Mais je plaisante, jamais je ne m’y serais risquée. A Locarno c’est bien connu, le critique propose et le jury dispose. Résultat, au petit jeu des pronostics, j’ai eu tout faux. Mon manga, plutôt celui de Mamoru Hosoda, est passé complètement à l’as. Itou concernant mes favoris pour l’interprétation, Nina Meurisse et Cyril Descours, le couple de «Complices» du Suisse Frédéric Mermoud.

     

    Du coup, le Léopard d’Or a été «logiquement» attribué au très conventionnel et moyen «She, a Chinese» de la réalisatrice Xiaolu Guo. Pas honteux toutefois. J’avais d’ailleurs cité la fuite en avant de cette fille, décidée à quitter le quotidien ennuyeux de son bled. Mais pour une médaille d’argent ou de bronze. Au temps pour moi…

     

    Petite consolation, c’est une autre cinéaste, la Danoise Urszula Antoniak, qui décroche avec «Nothing Personal» le Léopard de la première œuvre, sa comédienne Lotte Verbeek étant en outre sacrée meilleure actrice. Le film évoque la solitude, puis le rapprochement, d’une jeune marginale et d’un vieil ermite. Côté masculin, l’interprétation revient à Antonis Kafetzopoulos dans «Akadimia Platonos» du Grec Filippos Tsitos. Cette comédie raconte l’histoire de quatre glandeurs quinquas, aussi désespérés que bourrés de préjugés envers les immigrants albanais et chinois.

     

    Quant au Moscovite Alexei Mizgirev, il rafle le Prix Spécial du Jury et celui de la mise en scène pour «Buben. Baraban». L’opus montre la difficulté de gens ordinaires à s’en sortir dans la Russie de la fin des années 90. Si je vous en parle c’est juste histoire de vous informer, car j’ignore si ou quand vous aurez le bonheur de voir ces œuvres. Tandis que mon manga et «Complices», ça va sortir…

     

    Mais il y a plus important. La fréquentation de la Piazza Grande, dont je vous ai déjà entretenus. Le nombre des spectateurs a légèrement augmenté, mais la moyenne n’atteint pas 5500, malgré un temps superbe. A mon humble avis, il est urgent d’envisager sérieusement une programmation moins ciné-club et plus populaire. Il faut également cesser de se reposer sur les entrées dans les différentes salles pour s’autocongratuler. Surtout que les chiffres, même en baisse, sont trompeurs sur la prétendue folie cinéphile du public locarnais. Il suffit d’assister à un exode souvent massif à peine la projection commencée pour s’en convaincre.

     

    Autrement posé il me reste à espérer, après cette ultime performance «mémaire», que 2010 ne se révèle pas trop «pépère»…

     

     

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  • Qui va mettre les léopards en cage?

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    Et voilà. La chasse aux fauves se termine. Il reste un seul film en course, à découvrir demain, «La chanteuse de tango» de l’Argentin Diego Martinez Vignatti. Ses confrères, eux, se rongent déjà les ongles. La compétition, où se mesurent trois réalisatrices et où on découvre six premières œuvres, divise naturellement les festivaliers. «Je n’ai rien vu d’aussi mauvais depuis longtemps», critiquent les uns avec violence. D’autres se montrent indifférents, trouvent pas mal, ou plutôt bien. En tout cas mieux que l’an dernier…

     

    Rien de nouveau sous le soleil. Ce refrain, on l’entend à chaque édition. En fait, sur les dix-huit longs métrages qui nous ont emmenés de Suisse en Chine en passant par le Japon, la Russie, l’Afrique du Sud ou la France, qui domine la sélection avec deux productions et quatre co-productions, une demi-douzaine sortent plus ou moins du lot. Comme d’habitude.  

     

    Mon préféré reste «Summer Wars», le film d’animation virtuose et inventif du Japonais Mamoru Hosoda, qui mêle réel et virtuel, traditions et technologie, en affirmant la toute puissance du réseau familial sur le système high-tech d‘internet. En ce qui concerne l’argent et le bronze, il y a «The Search», du Tibétain Pema Tseden, «Complices» du Suisse Frédéric Mermoud, «L’insurgée» du Français Laurent Perreau, ou encore «She a Chinese» de la Chinoise Xiaolu Guo.

     

    Il faut aussi se méfier de «A religiosa portuguesa» de l’Americano-Français Engène Green, qui en a plongé plus d’un dans l’extase. Et de… En réalité, il faut se méfier de tous ici, à commencer par le méritant et l’improbable. Non seulement on n’est pas à Cannes où le meilleur de la création mondiale permet quelques certitudes, à l’image des deux principaux gagnants de mai dernier Michael Haneke et Jacques Audiard. Mais les jurés locarnais nous ont habitués aux lauréats les plus farfelus.

     

    Pareil avec les prix d’interprétation féminin et masculin, où les comédiens des films cités plus haut ont évidemment leur chance. Je me contenterai donc de vous livrer mes favoris à ces deux médailles, Nina Meurisse et Cyril Descours, le jeune couple aussi crédible qu’attachant de «Complices». Verdict demain soir sur la Piazza Grande.

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  • Sale temps pour les pique-assiette!

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    Peu folichonne, la journée du cinéma suisse. Côté pellicule il y avait certes foule, mais on n’en a pas moins oscillé entre le dégoulinant de bons sentiments avec «Baba’s Song», le conte musical de Wolfgang Panzer, et «La valle delle ombre» du Tessinois Mihàli Györik, une fable noire carrément calamiteuse, proposée en guise d’apothéose sur la Piazza Grande. Un ratage à l’image de la fête aux Bains de Locarno qui a suivi. Car «fête», il faut le dire très vite. Si l’on excepte le décor naturel, forcément sublime, je ne vous raconte pas l’aspect frugal de la chose. On se serait cru rue des Granges!.

     

    Vous me rétorquerez que c’est la crise. D’accord, mais dans ce cas on s’abstient, au lieu de tomber dans le misérabilisme souffreteux. J’exagère à peine. Tout retournés et criant famine, les pique-assiette en sont restés bouche bée. Pas le moindre canapé ou petit-four à l’horizon. Même pas un buffet pain et fromage. Rien, la disette, l’indigence, le dénuement.

     

    Partant de l’idée que des festivaliers normalement constitués ne mangent plus après 23 heures, il n’était pas question, pour les organisateurs de ce raout, de les nourrir. A part avec quelques olives et amandes parcimonieusement disposées dans des coupelles. Ou alors, il fallait casquer. Douze francs le chili con carne pour ceux qui s’étaient imprudemment risqués dans ces lieux inhospitaliers sans se sustenter.

     

    De l’extorsion de fonds! Mais à mon avis, c’était encore plus miteux côté boissons, avec une carte indiquant «A nos frais» et «A vos frais» Inutile de préciser que tout ce qui dépassait en degrés d’alcool un méchant vin blanc tiède et le prosecco était pour le cochon de payant. Plus chiche, on te demande d’apporter ton sandwich et ta gourde!

     

    Bref, à se cacher dans un trou de souris ou à changer de nationalité. Parce que question image, c’était franchement la honte!

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