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14/08/2011

Le Léopard d'Or à une cinéaste helvético-argentine. Prime à l'ennui

aleopard.jpgUne chose est sûre, j’aurais perdu ma chemise sur un champ de course avec mes pronostics. Certes, à Locarno, il faut toujours s’attendre à quelques surprises. Mais un palmarès aussi folklorique, ce n’est pas banal. A commencer par le Léopard d’Or, qui est allé à l’un des films le plus ennuyeux et le plus creux d'une compétition dans l'ensemble peu exaltante.

Son auteur Milagros Mumenthaler, qui s'est logiquement montrée étonnée par l'obtention de cette médaille inattendue, s’attache au quotidien de trois sœurs vivant seules dans la maison familiale à Buenos-Aires, après la mort de leur grand-mère qui les a élevées. Entre chamailleries, parties de rigolades et défilé de petites culottes, chacune à sa façon tente de combler le manque.

Ce prix semble avoir un brin divisé le jury à en juger par les propos voilés de son président, le producteur Paulo Branco. "Je ne crois pas à l’unanimité, c’est la médiocrité. Notre premier souci est de trouver les films qui reflètent quelque chose d’important sur le plan cinématographique. Tout ce qui est absent de ce huis-clos entre le dit et le non dit en fait une réussite totale, laissant découvrir une grande réalisatrice", a-t-il encore déclaré en substance.

 Fernand Melgar rudement taclé

En réponse à une question sur ce choix à la conférence de presse, le boss en profite pour sortir du sujet et tacler rudement Fernand Melgar, l’accusant d’être "complice du fascisme ordinaire" dans Vol spécial. Si les bras lui en tombent, l’intéressé, qui a dû se contenter du prix du jury  oecuménique et de celui des jeunes, ne veut pas entrer dans ce jeu. Selon lui, son film doit provoquer le débat et c’est apparemment le cas…

Pour en revenir à Abrir puertas y ventanas, d'autres ont succombé à la tentation du vide. Le film a accessoirement raflé le prix FIPRESCI (Fédération internationale des critiques de cinéma) et une mention spéciale œcuménique. Pour couronner le tout, l’une des comédiennes, Maria Canale a été sacrée meilleure actrice.

Paulo Branco et son équipe ont par ailleurs innové en créant un Léopard d’Or spécial qui récompense le Japonais Shinji Aoyama pour Tokyo Koen, une œuvre jugée remarquable. On cherche encore l'extraordinaire dans cette intrigue moyenne où un étudiant suit et photographie une femme dans des parcs à la demande de son ami jaloux. Pour des raisons qui continuent à nous échapper, il a attribué une autre récompense spéciale à Hashoter de l’Israélien Nadav Lapid, évoquant la rencontre d’un policier d’élite avec un groupe violent et radical.

Bien loti également l’insupportable Din dragoste cu cele mai bune intentii (plus simplement en français : Les meilleures intentions) du Roumain Adrian Sitaru. Il reçoit le prix de la mise en scène et son acteur Bogdan Dumitrache celui de l’interprétation masculine.

Seule rescapée parmi nos favoris ignorés, la Française Mia Hansen-Love, qui a décroché une mention spéciale pour Un amour de jeunesse où elle revisite avec talent la passion adolescente.

Le jury de la section "Cinéastes du présent" s’est montré nettement plus avisé en récompensant le meilleur film de ce cru 2011, L’estato di Giacomo. Dans un cinéma à la Renoir, l’Italien Alessandro Comodin filme magnifiquement les jeux sensuels d’un adolescent sourd de 19 ans, parti pique-niquer au bord d’un fleuve avec sa meilleure amie.

 Le public plébiscite Bachir Lazhar

De même le public ne s’est pas trompé en attribuant son prix à Bachir Lazhar du Québécois Philippe Falardeau. Le célèbre Fellag, sorte de Fernand Reynaud algérien, campe un immigré au passé douloureux et risquant l’expulsion, engagé pour remplacer une institutrice morte tragiquement. Une œuvre pleine d’émotion, de tendresse, de sensibilité et d’humour.

Locarno a ainsi bouclé son édition la plus glamour si l’on considère la pluie de stars présentes au Tessin, de Daniel Craig à Claudia Cardinale, en passant par Abel Ferrara, Harrison Ford, Isabelle Huppert, Claude Goretta, Gérard Depardieu, Marina Hands, ou Guy Bedos.

Les étoiles de la pellicule, dont beaucoup ont reçu des Léopards pour l’ensemble de leur carrière, ont évidemment dragué la foule sur la Piazza Grande ou lors de débats animés par le directeur artistique Olivier Père. Nonobstant les trombes d’eau des premiers jours, plus de 80.000 festivaliers se sont ainsi rués aux projections sur le plus grand écran du monde. Très courues également, les autres sections et la rétrospective Vincente Minnelli.

Du coup le président Marco Solari peut fièrement parler d’une édition idéale qui a dépassé toutes ses attentes. "Le festival ne doit pas pour autant se reposer sur ses lauriers, mais chercher sans cesse à se perfectionner, car la pression augmente avec le succès". Autrement posé, en route dès maintenant pour la préparation de 2012.

01:48 Publié dans La griffe du léopard | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook | | | | Pin it! |

Commentaires

Je n'ai vu que peu de choses à Locarno. Notamment le Melgar, que j'ai trouvé extrêmement bien réalisé du point de vue documentaire, mention spéciale à la prise de son de Christophe Giovanoni (une "racaille" d'Annemasse :-), qui est parvenu à saisir clairement les propos et les agitations de tout ce petit monde dans des conditions proches du direct, sans que l'on ne voit à aucun moment la queue d'un micro. Une véritable prouesse technique.
Maintenant, si le Melgar rend fidèlement compte d'une réalité spectaculaire et totalement méconnue, à savoir le quotidien d'un centre d'expulsion (méritant donc en tant que tel d'exister), j'éprouve un certain malaise, à titre personnel, comparativement aux films que je fais, qui bénéficient de bien moins d'appuis des pouvoirs publics et de la RTS. Sans parler des festivals tels que Locarno. Parce qu'avec ce même sujet, j'aurais bien davantage cherché à explorer l'amont. Le pourquoi de la situation, les considérant politiques et économiques y conduisant. Avec au final un film sans doute un peu moins coup de poing, peut-être moins facile à suivre, mais aussi plus explicatif, dont les gens seraient sortis plus intelligents et pas seulement plus émotionnés.
Je ne dis pas que ma voie est la bonne. Celle de Melgar est nécessaire, je l'admire et respecte profondément son travail. Et l'on ne peut pas mettre le monde entier dans un film. Mais lorsqu'il dit lui-même espérer que son film fasse débat, il ne livre aucune des clés de ce débat. Juste une émotion forte.
Ce que je dis, c'est que si la télévision romande continue de privilégier de plus en plus le coup de poing et l'émotionnel au détriment du débat de fond (y compris dans ses magazines d'actualités et jusque dans ses émissions de débat, où elle privilégie les grandes gueules), elle concourt à la vision simplificatrice de la société que ses dirigeants, à commencer par Roger de Weck, présent à Locarno, prétendent combattre.
Quant aux courts métrages, j'en ai vu quelques-uns comme l'excellent petit film de Nalia Giovanoli, étudiante de première année à l'HEAD, qui nous livre un constat émouvant et sobre sur un monde ignoré: des sourds qui font de la musique, ou plutôt dansent, vivent, parlent, "gestuellent" la musique. Une sensibilité, un bonheur de vivre qui contraste du tout au tout avec le court qui suivit, réalisé par une étudiante de l'ECAL.
Noir, malsain, limite pédophile, celui-ci m'a fait une impression détestable, dénudant deux gamines en inventoriant leurs fantasmes, l'une à peine pubère et l'autre déjà en âge d'explorer les limites de son attirance pour les garçons et de l'attirance qu'elle exerce sur eux. Jusqu'à la tournante qu'elle provoque sciemment...
Entre une approche positive et constructive de la société et une démarche morbide, pseudo-artistique (car se contenter d'explorer les méandres de son sexe ne saurait tenir lieu de créativité à mes yeux) les jurés de Locarno ont évidemment choisi la 2ème, qu'ils ont primée, ce qui ne m'étonne aucunement. De même qu'il ne m'étonne pas que les directeurs de la HEAD et de l'ECAL soient respectivement Jean Perret et Lionel Baier.
Le premier fait un travail remarquable d'ouverture sur le monde, au service de l'information et du public, même si je peux avoir avec lui des divergences politiques. Le second poursuit une oeuvre centrée sur son nombril. Ou plus exactement dix centimètres plus bas, la transgression semblant en être l'unique valeur.
Il me revient une image d'Astérix, montrant des acteurs de la Rome décadente, surmaquillés et verdâtres, appelant la fin du monde. C'est tout à fait le Locarno des jurés. Moi, d'avoir vu l'origine du monde me donnerait plutôt envie de positiver et d'aller de l'avant...

Écrit par : Philippe Souaille | 14/08/2011

Fernand Melgar, "complice du fascisme ordinaire" dans Vol spécial ? En filmant avec la même compassion les victimes et les bourreaux, la question peut se poser.

Écrit par : Morand | 14/08/2011

A part ça, comment se porte le Cinéma ? ;)

Écrit par : Malentraide | 16/08/2011

Merci pour cette bonne initiative :) Merci bcp a vous tous...

Écrit par : kamagra | 17/08/2011

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